Derrière chaque parcours, il y a une émotion. Derrière chaque émotion, il y a des hommes. Parmi ceux là, il y a une main, un regard et une vision. Stuart Hallett, architecte anglais installé en France depuis plus de vingt-cinq ans, est de ceux qui dessinent le jeu avec respect et intelligence. Ancien greenkeeper devenu concepteur passionné, il réinvente sans trahir, sublime sans dominer. Rencontre avec un artisan du beau et du durable, pour qui le golf reste avant tout une histoire d’équilibre entre nature, stratégie et émotion.
Le dessin d’un parcours est-il encore un acte artistique, ou est-il devenu un exercice d’ingénierie ?
Stuart Hallett : Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. Une œuvre d’art ne peut exister que si sa mécanique est juste. Avant de rêver d’esthétique, il faut poser des fondations solides basées sur la topographie, le drainage, la structure du sol. C’est un peu comme une voiture, si le moteur est mal conçu, la carrosserie aura beau briller, elle ne roulera pas longtemps. Les plus beaux parcours, ceux de l’âge d’or entre les années 1920 et 1930, ont été pensés pour durer. Ils mûrissent avec le temps, gagnent en caractère. À l’inverse, nombre de parcours des années 80 ou 90 ont été bâtis à coups de bulldozers, sans respect du site. Ils vieillissent mal, demandent un entretien démentiel, et finissent par perdre leur âme. Les grands maîtres que sont Colt, Simpson, Mackenzie et consorts, dessinaient avec humilité. Ils épousaient le terrain. Leur philosophie était de faire simple, juste et intelligent. C’est ce que j’essaie d’appliquer en cherchant à écouter et comprendre le lieu avant de vouloir le transformer.
Comment concilier respect de l’environnement, plaisir de jeu et contraintes économiques ?
S.H. : C’est aujourd’hui le cœur du métier. Concevoir ou rénover un golf, c’est accepter d’avancer dans un champ de contraintes. L’eau, par exemple, est devenue une priorité absolue. Chaque nouveau projet doit tendre vers l’autonomie avec les problématiques de récupération, stockage et réutilisation. Même les parcours existants cherchent désormais à boucler la boucle et à tendre vers l’autonomie en eau. Ensuite, il y a les choix agronomiques avec des graminées résistantes pour pallier l’utilisation des produits phytosanitaires, quasi interdits aujourd’hui. On doit repenser les normes de qualité des parcours et accepter que la transition écologique ne se fasse pas en trois ans. Et ça, les golfeurs doivent aussi l’entendre. Le golf de demain sera peut-être un peu moins « parfait » visuellement, mais plus vrai, plus naturel, plus authentique. Je crois profondément que la nature finit toujours par reprendre ses droits. Les parcours qui s’inscrivent dans leur environnement comme Hossegor, sur sable, ou Saint-Germain vieillissent magnifiquement. Ceux qui ont voulu imposer leur volonté à la terre finiront par s’épuiser. Le secret, c’est d’assumer les contraintes pour en faire des atouts. L’architecture, c’est aussi et surtout une école d’humilité.
Quelle est, selon vous, la plus grande erreur commise par les architectes de golf ces trente dernières années ?
S.H.: Sans hésiter d’avoir voulu forcer la nature. Dans les années 80-90, on voulait des golfs « de championnat », spectaculaires, longs, pénalisants. Tout devait impressionner, aussi bien les bunkers, que les lacs ou les pentes… On oubliait juste l’essentiel, le plaisir du jeu et la durabilité. Cette quête du « waouh » a produit des parcours artificiels, exigeants à entretenir et souvent peu stratégiques. Depuis les années 2000, heureusement, on est revenu à la raison. Une génération d’architectes a redonné ses lettres de noblesse au mot stratégie. Des projets comme Saint-Émilion, les Bordes ou encore le Golf des Aisses incarnent cette renaissance avec moins de spectacle mais plus d’intelligence et de stratégie. L’erreur, c’était aussi de croire qu’on devait tout figer dès l’ouverture. Un parcours de golf doit vivre, évoluer, respirer. Le temps est un allié, pas un ennemi. Le vrai luxe, c’est d’arriver à laisser la nature et le jeu dialoguer.

Qu’est-ce qu’un trou réussi ?
S.H. : Un trou réussi, c’est un trou qui fait réfléchir. Il doit être à la fois lisible et mystérieux. Il doit donner envie de jouer, tout en gardant une part d’inconnu. Ce n’est pas une équation mathématique, c’est une conversation entre le joueur, la nature et le terrain. Je déteste les “Target Golfs”, ces trous où tout est calibré au mètre près. On sait qu’il faut frapper à 128 mètres sinon on est mort. C’est ennuyeux. Moi, j’aime les illusions optiques, les angles de jeu, les bunkers qui paraissent menaçants mais qui ne le sont pas. Ou inversement. Le joueur doit douter, choisir, s’engager. Un bon trou propose plusieurs options entre le risque, la prudence, la stratégie. Il permet d’y revenir dix fois sans le jouer deux fois pareil. Et puis, au-delà du trou, il y a surtout le rythme du parcours avec des moments d’effort, des respirations, des séquences qui s’enchaînent comme une partition. Si chaque trou est un combat, le plaisir disparaît. Le golf reste un jeu, certes exigeant, mais un jeu.
Si vous pouviez travailler sur un grand parcours français aujourd’hui, lequel serait-ce et pourquoi ?
S.H. : Sans hésiter, Fontainebleau. C’est un site magique, un dessin exceptionnel de Tom Simpson. Le terrain, les bruyères, la forêt… tout y est. Et pourtant, Fontainebleau n’a pas encore la reconnaissance qu’il mérite. Dans les classements européens, il devrait être au niveau des tout meilleurs. Je ne prétends pas qu’il faille tout changer. Bien au contraire et le parcours est en bonnes mains. Mais il mériterait une respiration, retravailler les perspectives, redonner de la lumière, gérer la forêt, réveiller les bruyères. Et puis, faire une étude fine des bunkers, avec ceux d’origine et ceux ajoutés, pour revenir à la cohérence du dessin initial. Ce serait un travail de dentelle, presque archéologique, mais passionnant. Fontainebleau, c’est un morceau d’histoire. Et comme souvent dans les grands parcours français, il y a cette émotion rare qu’on ressent en passant le portail, celle d’entrer dans un lieu à part, où le temps ralentit.
Et un mot, sur un parcours français que vous appréciez particulièrement…
S.H. : J’ai beaucoup travaillé à Granville, et je dois dire que c’est un de mes coups de cœur. C’est un links authentique, rugueux, vivant. Quand je monte sur le départ du 1 et que je frappe mon drive, j’ai l’impression d’être en Écosse. On quitte la France pour un instant. Ce n’est pas qu’un parcours, c’est une atmosphère. On retrouve là-bas ce que j’aime dans le golf avec la simplicité, le vent, la lumière, la vérité du jeu. Et surtout, une âme. C’est d’ailleurs ce qui manque parfois aujourd’hui. Trop de golfs modernes sont beaux mais sans esprit. Les anciens clubs comme Dinard, Chantilly, St Germain, Hossegor et beaucoup d’autres, dégagent une émotion indéfinissable. Ce n’est pas une question d’argent ou de standing, c’est une question de culture, de goût, et surtout, de respect des traditions. Un golf, ce n’est pas qu’un terrain. C’est un monde, une communauté, une mémoire. Et c’est pour ça que je fais ce métier.
Echanger avec Stuart Hallett, ce n’est pas parler d’architecture comme d’une science, mais comme d’un art de vivre. Chaque mot respire la passion et l’amour du jeu. Dans un monde où l’on attend tout et tout de suite, Stuart Hallett fait partie de ces acteurs qui défendent le temps long, le respect du sol, la cohérence entre aménagement et nature. Chez lui, pas de dogme, mais une seule conviction, un beau golf ne s’impose jamais à la nature, il doit simplement s’y fondre. Et c’est peut-être là que s’inscrit l’essentiel de la transition écologique et le futur de notre passion.