Le mot « coach » s’est imposé partout dans le golf. Il évoque l’accompagnement, la vision globale, presque une forme de mentorat sportif. Mais derrière cette promesse moderne, une question peut déranger. Sous ce mot, s’agit-il de réellement former et accompagner un jeune joueur… ou plutôt de recruter pour financer un système qui exploite l’espoir de succès que peut porter une famille ?

Il fut un temps où les choses étaient simples. On parlait d’enseignants, d’entraîneurs, parfois de capitaines d’équipe. Les rôles étaient identifiés, presque naturels. L’enseignant corrigeait un swing, l’entraîneur préparait un joueur, le capitaine sélectionnait une équipe. Puis un mot est arrivé. Un mot venu du sport anglo-saxon et du monde du management, « le coach ». En quelques années, il s’est imposé partout. Sur les practices, dans les académies, sur les réseaux sociaux. Le mot séduit. Il évoque l’accompagnement global, la psychologie, la progression personnelle. Il suggère quelqu’un qui ne s’intéresse pas seulement au geste mais aussi à la confiance, au cheminement intérieur, à la construction du joueur. Bref, il valorise. Aujourd’hui, presque plus personne ne se présente comme simple entraîneur. Le terme paraît presque daté. Désormais, on « coache ». Tout le monde « coach ». Mais comme souvent dans le sport, les mots évoluent parfois plus vite que les pratiques.

Le sport possède une vérité simple, les résultats construisent les réputations. Un joueur qui gagne fait naturellement la notoriété de son coach. Dans cet univers, certains entraineurs choisissent un chemin long. Celui de la construction patiente. Ils décèlent des qualités chez un jeune joueur, malgré un jeu encore fragile, souvent irrégulier. Ils acceptent les saisons moyennes, les tournois ratés, les moments de doute. Ils savent que développer un joueur demande du temps. Parfois des années. Ils travaillent dans l’ombre, loin des podiums. Leur travail, loin des projecteurs, est souvent ingrat mais ô combien nécessaire à l’avenir de notre sport. Et puis il existe une autre mécanique. Plutôt que de fabriquer la performance, certains préfèrent la recruter, voire de l’acheter en faisant des promesses à ceux qui vont la produire. Ils sélectionnent des talents déjà prometteurs, des profils qui émergent, les jeunes en situation de gagner vite. L’association devient alors naturelle, le joueur gagne en compétition, le coach gagne en visibilité. Dans ce cas-là, la relation ressemble parfois moins à un accompagnement qu’à un alignement d’intérêts. Pourquoi pas. Rien d’illégitime en soi. Mais la nuance mérite d’être regardée en face. Ou tout du moins, d’être assumée. Un peu comme ce « commercial » qui se présente comme un « conseiller », en clamant que seul l’intérêt de son client l’intéresse, sans pour autant renoncer à son commissionnement.

L’opportunisme dans les veines

Dans la société actuelle, la réussite sportive crée un écosystème. Un joueur qui gagne attire les regards. Les sponsors, les structures d’entraînement, les académies, les partenaires. Autour de lui se forme progressivement un cercle qui souhaitent participer à l’aventure. C’est humain. Mais cette logique peut aussi créer une illusion rétrospective. Quand un joueur atteint le haut niveau, nombreux sont ceux qui apparaissent dans l’histoire, entraîneurs, préparateurs, accompagnateurs, conseillers. Et le récit parfois se reconstruit. On oublie souvent de poser une question « depuis quand accompagnez-vous ce joueur ? » Dans certains cas, l’encadrement du moment a joué un rôle décisif. Dans d’autres, il s’est simplement greffé sur une trajectoire déjà ascendante. Certains fabriquent, d’autres, plus opportunistes, débarquent. Dans le golf amateur, où les structures sont parfois mouvantes, cette frontière peut devenir floue. Qui a réellement construit le joueur ? Qui l’a accompagné dans les années invisibles ? Et qui est arrivé au moment où la réussite est devenue visible ?

Depuis une dizaine d’années, cette évolution du coaching a également contribué à transformer le paysage de la formation, avec la multiplication des académies privées. Ces structures proposent aux jeunes joueurs un accompagnement global. Entraînement technique, préparation physique, mental, planning de tournois, parfois même scolarité aménagée. Le discours est séduisant en offrant à un jeune talent toutes les conditions pour progresser. Mais ce modèle possède aussi une dimension économique très concrète. Certaines académies, à grand coups de renfort marketing, affichent des tarifs dépassant les 35 000 euros par an (sacs, gourdes, covers, chaussettes et serviettes offerts). Pour les familles, l’investissement est considérable. Et derrière cette proposition se cache souvent une promesse plus ou moins implicite, celle d’un avenir sportif radieux. Pour beaucoup de parents, la tentation est grande. Offrir à son enfant les meilleures conditions. Ne pas passer à côté d’une opportunité. Se saigner pour lui offrir un futur rêvé. Le père de Rory cumulait deux emplois pour financer l’apprentissage de son fils. Le problème n’est pas l’existence de ces structures. La plupart travaillent avec sérieux et accompagnent réellement des joueurs dans la durée. Elles font un travail remarquable. Le jeune passionné est guidé, tant sur le plan sportif que sur le plan académique. La question se situe ailleurs. Car dans certaines académies, la mécanique est différente. Tellement différente que l’on s’étonne encore que cela soit possible. Mais parfois, plus c'est gros plus ça passe.

Le corbeau et le renard

Dans un système qui repose économiquement sur la lourde contribution des familles, il est important que les têtes d’affiches sportives deviennent rapidement des têtes de gondoles économiques pour la structure. Au sommet, toujours deux ou trois joueurs très performants. Des victoires, des podiums, parfois même une sélection nationale. De là à envisager qu’une sélection puisse être un cadeau à une structure, il n’y a qu’un pas. Et ces jeunes talents deviennent naturellement les vitrines de la structure, de véritables VRP. Leur réussite nourrit l’image de l’académie. A tel point que ceux là n’ont pas à payer le tarif normal. Ils bénéficient de remises et/ou bourses conséquentes, sur le principe des bourses universitaires accordées aux meilleurs. 

Et autour d’eux, un groupe plus large de jeunes joueurs. Une dizaine, parfois davantage. On parle de « team », de groupe d’élite, d’appartenance. Les entraînements collectifs, les stages, les photos d’équipe créent un sentiment de communauté. Le succès de l’un d’entre eux valorise le reste des joueurs. Valorise même les parents, qui aime a répéter, « mon fils/ma fille est à la X et s’entraine aussi avec Y ou Z ». Le marketing est habile. Le groupe se sent valorisé par la réussite des meilleurs. Chacun a l’impression de faire partie d’une aventure ambitieuse. Jean de La Fontaine décrivait déjà cela dans la fable du corbeau et du renard, « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute ». Et pourtant, une réalité sportive demeure, tout le monde ne gagnera pas. Sauf peut-être le banquier de la structure.

Dans ce modèle, un acteur, souvent oublié, reste pourtant au cœur du dispositif, le jeune joueur.

C’est lui qui s’entraîne, qui joue, qui progresse ou qui stagne. C’est aussi lui qui porte, parfois très jeune, le poids des attentes. C’est également lui qui porte son futur professionnel, qu’il soit sportif ou pas. Dans ces académies, tous les jeunes ont un rôle. Certains sont donc là pour ramener des trophées qui servent à valoriser le coach et la notoriété de la structure. D’autres, ou plus exactement leurs parents, sont là pour apporter le financement. Un peu la même organisation qu’avec un avocat capable de plaider gratuitement, devant les caméras, une affaire médiatisée, pour facturer plus lourdement les dossiers du quotidien. Certes, le sport de haut niveau repose sur une sélection naturelle et les parcours se resserrent avec le temps. Les jeunes talents ne deviendront pas tous des champions. C’est une évidence sportive. Mais la question devient plus délicate lorsque l’espoir est sciemment entretenu pendant plusieurs années, souvent à grands frais, avant de s’éteindre brutalement. Pour rappel, l’année est à plus de 35000 €, et parfois, un client à 35000 €, on a envie de le garder, juste une « année de plus ». Et tant pis, si le jeune perd une année, tant pis s’il y laisse des plumes. Il aura droit à son sac, sa gourde et ses chaussettes logotées une année encore. D’autant plus, lorsque les résultats tardent à venir, ceux-là même qu’on avait envie de garder en septembre, bénéficient dès l’hiver de moins de présence, moins d’attention, moins de perspective. Et le système se réoriente vers d’autres profils prometteurs laissant là ce jeune, portant sur ses seules épaules, l’échec de son projet sportif.

Dans ces moments-là, une interrogation apparaît. Mais finalement quelle était la nature réelle de l’accompagnement ?

La tradition de la patience

Car dans la carrière de presque tous les sportifs, il existe un moment charnière. Une période moins brillante, parfois même fragile. Les scores stagnent, la confiance vacille, les progrès semblent ralentir. C’est souvent dans ces moments que la nature des relations apparaît clairement. Le véritable accompagnement ne disparaît pas lorsque la dynamique ralentit. Il s’adapte, parfois se fait plus discret, mais il reste. Ça s’appelle un coach. À l’inverse, certaines relations très visibles dans les périodes de succès deviennent soudain plus distantes lorsque les résultats s’effacent. Et ça s’appelle aussi un coach. Malheureusement. Un peu comme la différence entre un bon chasseur et un mauvais chasseur. Tout le monde n’aura pas la référence.

Pourtant, dans l’ADN du golf, il existe cette tradition de la patience. La patience des enseignants de club, des formateurs qui ont vu passer des générations et des générations de jeunes joueurs.

Dans un système structuré autour de la performance immédiate, la patience devient une denrée rare que tous les coachs n’ont pas. Philippe Mendiburu aimait rappeler « seul le temps permet de savoir ce que vaut un coach ». Ces coachs savent que la progression ne suit jamais une ligne droite. La formation est un art qui se veut discret. Un joueur brillant à 12 ans peut se perdre à 15. Un autre, discret pendant longtemps, peut éclore à 20. Les trajectoires sont imprévisibles. C’est pour cette raison que la formation repose souvent sur une qualité devenue presque rare dans le sport moderne, la patience. Former un joueur, c’est accepter l’incertitude. Investir du temps sans garantie de résultat. Accompagner un jeune dans sa progression technique mais aussi dans sa construction personnelle. Ce travail produit rarement des effets immédiats. Il ne se raconte pas toujours sur les réseaux sociaux. Mais c’est souvent là que se construit l’essentiel. Bravo à ces coachs là.

Dans le golf comme ailleurs, les mots peuvent parfois embellir les fonctions. Coach, mentor, accompagnateur… Les titres évoluent avec leur époque. Mais au fond, la question reste étonnamment simple. Accompagne-t-on un joueur parce qu’il gagne ? Ou reste-t-on à ses côtés parce que l’on croit en lui, même lorsqu’il ne gagne pas ? Dans un sport où les espoirs sont nombreux et les places rares, la réponse ne se trouve ni dans une brochure d’académie, ni sur un compte Instagram bien alimenté, ni dans un discours de recrutement bien rodé. Elle apparaît avec le temps. Et souvent, dans ces saisons silencieuses où la victoire se fait attendre.

C’est là, peut-être, que se distingue vraiment le coach. Il y a celui qui s’inscrit dans la durée avec des titres à son actif, et il y a l’autre, celui qui ne fait, malgré la casquette et les chaussettes logotées, qu’entretenir une longue liste d’espoirs passés entre ses mains, mais malheureusement aujourd’hui, pour la plupart oubliés.

Certains aiment le jeu et les joueurs, d’autres préfèrent l’argent.

Texte Guillaume Barnett